Un thé en Iran

Pour ce premier post de 2021 je vous emmène dans mon pays de cœur: l'Iran. Nous allons découvrir comment le thé y est un art de vivre, un élément culturellement fort depuis plusieurs siècles.

Le thé et son sucre : blanc (qand) ou au safran (nabât).

Les Iraniens ont longtemps été un peuple buveur de café, leur goût prédominant pour le thé ne remontant véritablement qu'au XIXe siècle.

Les époques précédentes virent le thé traverser le pays: étape des routes de la soie, l'Iran accueillait dans ses caravansérails les caravanes en transit vers le bassin méditerranéen. Le thé faisait parti des denrées transportées et fut disponible, par exemple, au grand bazar couvert de Tabriz dès les XVe/XVIe siècles. Mais les Iraniens ne s'y intéressèrent sincèrement qu'à cause de la pression ottomane: des tensions se firent à la frontière ouest du pays, au niveau des approvisionnements, créant une pénurie sur le café. Disposant alors de bons contacts avec l'Inde, l'Iran en importa diverses productions dont du thé. Il transitait par le Baloutchistan (sud-est), parallèlement aux thés chinois arrivant du nord.

Le premier personnage de l'histoire nationale du thé iranien est Hâdj Mohammad Hossein Ispahâni, un important marchand de thé (entre autres) qui partit en Inde en apprendre la culture. Au terme de trois années d'étude et de recherche, il revint en 1884 avec des graines de théiers et un savoir-faire. Il mit en culture une petite production à Lâhidjân (province du Gilân, carte ci-dessus), mais il ne reçut ni le soutien du shâh, ni celui des agriculteurs locaux (riziculteurs). Le projet resta en suspens.

En 1897, Mohammad Mîrzâ Kâshef Alsaltâneh (photo de droite) fut nommé consul d'Inde et envoyé à Bombay par le monarque qâdjâr Naser al-Din shâh (à gauche). Il reçut pour mission d'y apprendre la théiculture et de rapporter des graines de qualité. Il acquit les connaissances demandées et obtint le certificat alors en vigueur en Inde qui l'autorisait à en faire la culture. Cependant l'industrie du thé y était à l'époque jalousement gardée par les Britanniques, et sa diffusion interdite dans une majorité de pays orientaux. Profitant de sa valise diplomatique, Alsaltâneh ramena des graines et environ 4000 plants de théiers. Il choisit lui aussi la région du Gilân et son climat propice à cette culture (zone montagneuse profitant de l'air de la mer Caspienne) pour implanter ses arbres. Il poursuivit son apprentissage en Chine et au Japon, et fit également venir des spécialistes chinois en Iran, ainsi que des graines de théiers de Chine.

Considéré comme le "Père du thé iranien", son mausolée se visite à Lâhidjân et fait parti du Musée National du Thé (ci-dessous).

L'Iran se dote donc de sa propre production de façon active dès la fin du XIXe, mais surtout dans les années 1930 (la première usine à thé moderne est créée en 1934). Les Iraniens adoptent le thé comme boisson nationale et se réunissent dans les maisons de thé (tchây khâneh) pour le déguster. Avant la révolution islamique (1979), ce sont aussi des lieux de productions artistiques et culturelles (on y fait de la peinture, du théâtre, de la poésie), de contestations politiques parfois et de transmission religieuse chiite (commémorations des imâms). La vie sociale est ici.

(Ci-dessous à gauche : maison de thé Youzbâshi à Téhéran ; au centre: tasse à thé traditionnelle à l'effigie du shâh Naser al-Din).

Qu'en est-il de nos jours? Le nombre de tchây khâneh a considérablement chuté mais il existe encore des maisons où perdure la tradition, où l'on transmet ce pan de la culture iranienne. Certaines sont réservées aux hommes, d'autres mixtes, certaines calmes, d'autres très bruyantes! On peut y être assis sur des banquettes, ou bien semi-allongés sur le takht ("lit"). Bon, d'accord! Je vous gratifie de ma pomme dans une maison traditionnelle du bazar de Shirâz (photo de droite: le voile noir c'est moi!).

Mais de quel thé parle-t-on? D'un thé noir, produit de manière orthodoxe mais bien souvent grossièrement brisé. Ce thé (tchây en persan) est issu de la production locale (en forte diminution) mais surtout importé du Sri Lanka et d'Inde, ou bien de Turquie. Ce thé est bu partout (dans les boutiques, à la maison, dans les restaurants...) et principalement par les hommes: préparé au samovar il est particulièrement charpenté et astringent! On prépare en effet un thé très concentré dans la théière, un macérat si l'on veut, dont on sert quelques centilitres dans la tasse, à diluer avec l'eau chaude de la réserve du samovar. Les estomacs fragiles (et surtout ceux des dames) s'orientent plutôt vers des thés verts d'importation. Ce thé fort se consomme dans de petits verres en tulipe (estekan) posés sur une soucoupe : on y verse le thé pour le refroidir et on le boit directement dedans.

Il est servi avec des sucreries: petits gâteaux, fruits secs, morceaux de sucre (que l'on porte directement dans la bouche). Un sucre souvent proposé est le nabât : parfumé au safran, d'une belle couleur d'or, éventuellement monté sur un bâtonnet que l'on trempe dans la tasse ou que l'on déguste comme une sucette. C'est délicieux et réputé guérir les maux de ventre. D'expérience, je peux certifier qu'un thé infusé avec un bâton de cannelle et servi avec ce nabât fait des miracles sur un estomac chafouin!! (photo ci-dessus... du thé, pas de mon estomac!)

Thé iranien au safran.

Même si les Iraniens apprécient la bière (sans alcool bien entendu) et sont gros consommateurs d'un célèbre Cola, le pays se positionne en 4e ou 5e position des consommateurs mondiaux de thé.

Paradoxalement, l'industrie du thé en Iran périclite. Après un pic de production en 2015 (200 000 tonnes), la chute est constante (autour de 100 000 tonnes en 2019). Toujours selon la FAO, les hectares dédiés au thé sont aussi en déclin, les usines fermant et les producteurs vendant leurs terres pour faire de l'immobilier.

Bien que le thé ne fasse pas partie des grandes productions agricoles en Iran, à la différence des céréales et des fruits, le pays se place autour de la 8e place dans le top 10 mondial des producteurs.


Beaucoup de choses sont compliquées en Iran... Les sanctions économiques affaiblissent tous les domaines de cette société, la contrefaçon et le marché noir explosent, la réglementation est souvent drapée d'un écran de fumée, les mentions sont floues, etc. Tout ceci fait qu'il est difficile de savoir ce qu'il en est vraiment à propos du thé: il est parfois impossible de connaître sa provenance exacte (Iran? étranger?), savoir si on a affaire à une agriculture conventionnelle ou non est presque mission impossible, quant à la qualité il est aussi complexe de faire la part des choses car les Iraniens aiment les mentions valorisantes, voire emphatiques! Il est néanmoins possible de nouer de beaux partenariats commerciaux et d'avoir accès à quelques pépites, rien n'est perdu!

C'est sur cette image de cueilleuses à la cisaille, comme il est de coutume en Iran, que je vous quitte. J'espère vous avoir une fois de plus apporté du voyage par procuration! Et surtout l'envie de découvrir ce superbe pays.

Bonne semaine et à bientôt pour un nouveau périple théiné!


(Sources: TehranTimes, La Revue de Téhéran, Origiran, FAO)







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