Les voyages du thé: les Pays-Bas entrent en scène 2/3


Port d'Amoy (Xiamen), Chine.

Je vous invite à reprendre la mer! Après un premier volet consacré à l'hégémonie portugaise sur les mers asiatiques du 15ème à l'aube du 17ème siècle, nous embarquons aujourd'hui sur les navires néerlandais pour cette bataille commerciale du thé.

Dès 1580 le Portugal perdit de la vitesse et fut rapidement concurrencé, puis éclipsé, par l'autre grande puissance maritime émergente qu'étaient les Provinces-Unies des Pays-Bas.

Les Pays-Bas disposaient de plusieurs compagnies maritimes qui furent regroupées en 1602 sous une seule entité: la VOC (Vereenigde Oost Indische), connue sous le nom de Compagnie néerlandaise des Indes orientales. Gigantesque machine commerciale, la VOC négociait avec la Chine, le Japon, l'Indonésie, l'Inde, Ceylan, ainsi qu'avec l'Arabie. Ses soutes firent transiter vers l'Europe (mais aussi entre pays asiatiques) une multitude de marchandises rares comme les épices (cannelle, poivre, etc), les pierres et métaux précieux, l'ivoire, l'indigo, la soie ... et le thé bien entendu. Dès 1670 c'est d'ailleurs le thé qui offrit une nouvelle évolution à la compagnie. Jusqu'alors le poivre était la principale demande des marchés européens, mais cela déclina et de nouveaux marchés s'imposèrent, comme celui du thé, du café, de la laque et de la porcelaine. Nous y reviendrons.

Routes commerciales de la VOC

Les Néerlandais abordèrent l'Indonésie pour la première fois en 1595, avant d'y installer le siège de la Compagnie des Indes orientales en 1619. Basée à Batavia, actuelle Jakarta, elle permettait aux commerçants de recevoir notamment les jonques venues de Chine, de Canton. Ces derniers apportaient du thé, entre autres produits, que les Néerlandais échangeaient contre de la sauge, très en vogue à l'époque en Europe, et que les Chinois apprécièrent un temps. C'est ainsi que les premières caisses de thé de Chine partirent vers l'Europe en 1606 depuis l'île de Java... et arrivèrent presque un an après!

(Ci-dessus: chantier naval et navire de la VOC)


Les Néerlandais possédaient deux monopoles en Orient: le marché japonais et sa porcelaine, ainsi que le marché des épices (avec l'Inde, le Siam, l'Indonésie notamment). Ceux-ci leur octroyaient une belle part de richesse. Le marché chinois, seul fournisseur important de thé à l'époque, fut beaucoup plus compliqué à atteindre: échaudés par leur expérience avec les Portugais, les Chinois ne firent pas vraiment de commerce direct avec la VOC sur leur territoire propre. L'époque était alors politiquement troublée en Chine, les scissions partageaient la population. C'est ainsi qu'une partie des Chinois chassèrent les Néerlandais de Taïwan en 1661, alors qu'une autre partie les accueillait dans le port d'Amoy (actuelle Xiamen). Les relations commerciales se firent donc principalement dans le port de Batavia (vues ci-dessous).

Les marchandises expédiées par la VOC étaient à destination du nord de l'Europe; les ports portugais leur furent fermés dès 1594 et leur bloquèrent donc les portes du sud du continent. La diffusion du thé se fera dès lors par le nord et non plus par le sud.

Les premières traces de consommation de thé en Europe du nord datent du début du 17ème siècle. Les Néerlandais fournirent la plupart des pays européens jusqu'au milieu du 18ème siècle (dont la France et l'Angleterre au début) . Le thé était toujours une denrée prestigieuse, consommée par une élite mais disponible à ses débuts chez l'apothicaire car vue comme un remède, ce qu'elle restera longtemps en France.

Dans les Provinces-Unis des Pays-Bas le thé devint rapidement une boisson plaisir, de plus en plus consommée et faisant émerger de nouvelles habitudes. La bourgeoisie lui dédiait même une pièce dans ses maisons, souvent située à côté de l'entrée. Un grade de thé en vint même à porter le nom de la Maison royale d'Orange-Nassau: c'est en effet en son honneur que fut nommé le grade de feuilles Orange Pekoe! Pekoe étant un mot dérivé du chinois désignant le bourgeon... donc rien à voir avec le parfum de l'orange!!

Grade de thé noir Orange Pekoe (OP)

L'autre grand produit d'importation qui marqua durablement l'Europe, toujours en lien à ses débuts avec le thé, fut la porcelaine. Les Néerlandais commerçaient alors avec le Japon, depuis son port méridional d'Imari (île de Kyushu). Ils chargèrent de fines porcelaines à l'aspect de brocart: des registres floraux ou animaliers, peints en 3 à 5 couleurs (bleu de cobalt, rouge de fer, fond blanc de la porcelaine et or principalement).

Les manufactures néerlandaises de Delft (Ci-dessus: Imari à gauche, Delft à droite)

créèrent donc dès le 17ème siècle des faïences

très inspirées des productions japonaises de style Imari, tant dans les couleurs que dans les motifs, mais aussi dans la finesse d'exécution. Ce fut alors le début de la mode des scènes dites "chinoiseries".

(Ci-dessous : Imari à gauche, Delft à droite)

Ce fructueux commerce titilla tout de même de bonne heure leurs voisins anglais: on put observer leur pavillon dans le port de Canton dès 1637, et en 1657 du thé arriva en Angleterre par l'entremise du butin qu'un amiral prit à un navire néerlandais. L'engouement pour la boisson fut très rapide en Angleterre (et c'est ce que nous découvrirons dans le prochain volet!).

Quoi qu'il en soit, l'horizon s'obscurcissait pour la marine marchande néerlandaise, jusqu'au coup de massue porté en 1718 par l'empereur chinois qui interdit à ses sujets de commercer dans le port de Batavia.

La VOC, pilier de l'impérialisme maritime des Pays-Bas, fut dissoute en 1799, laissant la place au 19ème siècle et aux nouveaux maîtres du commerce du thé: les Anglais.


Je vous dis à dans quinze jours pour la suite, et la fin, de l'aventure! En attendant: sortez masqués!!


(Entre autres sources: Arnaud Bachelin, "L'Heure de véri-thé: une archéologie du thé", BakerStreet, 2017).

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