Les voyages du thé : à bord des navires portugais (1/3)

Mis à jour : mai 11


Que diriez-vous de prendre l'air du large?!

Je vous propose d'ouvrir le premier volet d'un triptyque consacré à l'introduction du thé en Europe.

Nous suivrons les voies maritimes des différentes nations qui ont fait voyager les premières feuilles de thé vers nos contrées: le Portugal, les Pays-Bas et l'Angleterre.

Un voyage qui débute au 15ème siècle avec les marins portugais : car oui, disons-le, les premiers Européens à avoir consommé du thé ne sont pas les Anglais, mais les Portugais!!


Le thé voyageait déjà depuis longtemps par voie terrestre, de la Chine vers l'Europe. La Route du Thé (chamagudao) qui partait du Yunnan vers l'Inde ou la Mongolie, faisait déjà transiter des galettes de thé depuis le 6ème siècle. Apparurent ensuite les caravanes chargées de denrées précieuses qui amenèrent aussi du thé en Iran, en Arabie et jusqu'en Libye.

Les premières voies maritimes vers l'Europe sont quasiment contemporaines, notamment, de l'introduction du thé en Russie (1638) par voir terrestre.


Nation d'éminents navigateurs, le Portugal doit son entrée dans le commerce avec l'Asie à Vasco de Gama, qui doubla le Cap de Bonne-Espérance en 1497. Il atteignit ensuite le port de Calicut (actuelle Kozhikode), dans l'état indien du Kerala, en 1498, puis le port chinois de Canton en 1517. Les Portugais devinrent dès lors les maîtres du commerce sur les mers asiatiques, et ce jusqu'au 17ème siècle, jusqu'à l'arrivée de leurs concurrents hollandais.

Mais le commerce avec les Chinois ne fut pas si simple, on ne peut pas dire qu'ils furent accueillis à bras ouverts! La Chine d'alors regardait avec beaucoup de méfiance ces nouveaux venus aux visages et aux mœurs bien différents. Les échanges commerciaux furent rigoureusement surveillés par de hauts fonctionnaires, et l'entrée plus avant dans les terres fut interdite aux étrangers.

Les Portugais furent cependant autorisés à s'installer sur le littoral et à commercer via des comptoirs, les échanges étant orchestrés par des coopératives recevant des directives de l'Empereur. Les relations furent tendues avec les Européens, et cela dura jusqu'au début du 20ème siècle. Entre 1522 et 1549 l'Empereur interdira même de commercer avec eux et fera détruire des comptoirs portuaires. Cependant, les Portugais se tournèrent vers le Japon et la Corée qui acceptèrent de travailler avec eux. Alors la Chine, financièrement lésée, revint sur sa décision et autorisa de nouveau le commerce avec les Portugais...

Ces derniers fondèrent en 1557 l'important port et comptoir de Macao (ou Macau) dans la province chinoise du Guangdong. Ils en resteront administrateurs jusqu'en 1967, et le comptoir marchand deviendra au fil du temps un véritable paradis du jeu, un Las Vegas chinois!

La ville leur permit d'avoir un point d'attache local et de pouvoir commercer plus facilement avec les autres ports chinois, mais aussi avec d'autres partenaires comme le Japon, la Corée, l'Inde et le sud-est asiatique.

Seulement voilà, le prosélytisme chrétien exercé par les Portugais continua d'agacer sérieusement l'empereur chinois! Les navires amenèrent en effet depuis le début des religieux catholiques, des prêtres missionnaires. En 1582 débarquèrent les premiers prêtres très (trop) actifs de la Compagnie de Jésus (mission jésuite): les traces de leur passage sont encore visibles dans la ville actuelle. Pour comprendre ce désamour, on parle même de 120 religieux martyrs persécutés en Chine entre 1630 et 1930.... bref, laissons cette sinistre part d'histoire pour revenir dans la théière!!

Lorsque les Portugais arrivèrent en Chine, c'est la dynastie Ming qui régnait (1368-1644); et lorsqu'ils fondèrent Macao ils durent traiter avec les fonctionnaires de l'Empereur Jiajing (1521-1567). La cour impériale était alors un lieu d'extrême raffinement qui célébrait les arts et le thé. Sa consommation devint un véritable art de vivre qui trouvait un écho parmi les artistes, les peintres ou bien les poètes. Le thé était alors consommé en feuilles entières que l'on faisait infuser dans une toute nouvelle création: la théière. La dynastie Ming vit l'émergence de nombre de pièces de porcelaine délicates dédiées au thé, tasses ou bien gaïwan (tasse-infuseur à couvercle), dont les plus représentatives de l'époque sont les fameux "bleu et blanc" (quinghua baidi). Ces pièces voyageront jusqu'en Turquie mais aussi vers le Japon,

l'Indonésie, et impressionneront fortement les Européens.

La dynastie donna une véritable impulsion à Jingdezhen (province du Jiangxi), principal centre de la porcelaine de l'époque. L'autre capitale de la poterie chinoise est située dans la province du Jiangsu: Yixing. Très ancien centre potier, les Ming lui donnèrent aussi, et à ses productions de terre cuite, un véritable essor. La réputation des théières en terre de Yixing a perduré jusque de nos jours, et elle n'est plus à faire!

C'est donc dans ce cadre de raffinement et d'engouement pour le thé que les Portugais vont expédier en Europe leurs premières caisses de thés et de céramiques. Tout ceci était bien entendu réservé à une élite car les prix à l'arrivée étaient ahurissants!

Les caisses de marchandises parvinrent notamment à la cour portugaise, pour le plus grand plaisir de l'infante Catherine de Bragance. Fervente amatrice de thé, c'est à elle que l'on doit l’introduction de cette boisson à la cour anglaise, à l'occasion de son mariage en 1662 avec Charles II. Elle amena sur l'île  ses thés et ses théières de Jingdezhen, ainsi que des terres en Inde qui seront fort utiles aux Anglais par la suite dans la course au thé...


Le rattachement du Portugal à la couronne des Habsbourg en 1580 marque la fin de leur suprématie et de leur place de leader dans le commerce avec l'Asie. Ils continuèrent à échanger avec le Japon jusqu'en 1639, date à laquelle le pays ferma tous ses ports aux navires battant pavillon portugais. Là encore, le prosélytisme chrétien avait froissé leurs hôtes...


Le Royaume des Pays-Bas prit alors le relais dans cette course commerciale, et les Portugais n'eurent plus qu'à développer leurs propres plantations, beaucoup plus tard, dans les Açores.



L'épopée maritime portugaise prend fin et avec elle ce premier volet historique du thé à l'assaut de l'Occident!


Je vous recommande pour terminer ce petit ouvrage fort intéressant, mine d'histoires et d'anecdotes qui vous permettra d'aller plus loin dans les rapports entretenus entre l'Occident et notre boisson préférée!


Bonne fin de confinement, bon courage à celles et ceux qui travaillent, ou qui vont reprendre. Prenez soin de vous et des vôtres surtout.


A bientôt!



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