Le thé dans l'art occidental 3/3

Nous achevons aujourd'hui notre tour d'horizon des représentations du thé dans l'art, en prenant la direction de la Russie. Une empreinte picturale occidentalisée pour une nation dressant un pont entre l'Europe et l'Asie.

Le thé y incarne des siècles de patrimoine familial et est encore aujourd'hui massivement consommé: il se place en seconde position après la vodka. Boisson de la sociabilité, son importance pour les Russes peut être comparée à ce que nous avons vu en Angleterre (volet 2). Cependant, si les représentations du thé dans l'art anglo-saxon sont pléthoriques, il n'en va pas de même en Russie, étonnamment.

Les exemples sont peu nombreux mais ils nous permettent néanmoins de comprendre la place réservée au thé dans les foyers, et nous nous familiariserons ainsi avec un ustensile iconique: le samovar.

Petrovitch Riabouchkine "Buveurs de thé" 1903

Le thé est introduit en Russie au 17e siècle par des négociants faisant transiter diverses marchandises venues de Chine. Contrairement à l'Europe qui connut le thé grâce à ses navigateurs, la Russie s'approvisionna principalement par voie terrestre.

Le thé est ici aussi, à ses débuts, une denrée de luxe réservée aux plus aisés. Il faudra attendre la fin du 18e - début 19e siècle pour qu'il se démocratise et gagne toutes les classes sociales. Les plus populaires le consommaient quotidiennement, encouragées par le gouvernement qui voyait dans le thé une solution pour lutter contre l'alcoolisme (fin du 19e siècle). Son importance fut telle qu'il vint compléter les rations des soldats.

Grande consommatrice, la Russie s'assura son approvisionnement en investissant dans des usines de fabrication du thé en Chine (au Hubei et au Fujian). Il s'agissait principalement à l'époque de thé compressé en briques, format plus facilement transportable par caravanes.

Elle se dota ensuite (fin 19e) de ses propres plantations commerciales sur les bords de la mer Noire, dans le Caucase, puis en Azerbaïdjan dans les années 1930.

Les premières plantations furent installées autour de Sochi, en 1885, et dans l'actuelle Géorgie (région d'Adjarie).

Le cliché ci-contre, en haut, daté des années 1890, immortalise Liu Zhengzhou dans une plantation géorgienne. Ce spécialiste de la théiculture, ainsi qu'une dizaine d'ouvriers, fut amené de Chine pour accompagner l'arrivée de plants de théiers et mettre à profit son savoir-faire.

Les cueilleuses géorgiennes ci-contre ont été photographiées aux environs de 1910.


Voyons à présent, à travers quelques tableaux, la charge symbolique du thé et les ustensiles qui l'accompagnent dans la tradition slave.

Discret dans l'art, le thé l'est en revanche beaucoup moins dans la littérature russe. Les grands écrivains nous donnent un témoignage précieux quant au thé du quotidien, que ce soit Nicolas Gogol, Léon Tolstoï ou bien Fiodor Dostoïevski.

Cet élément vital de la culture slave (pour Gogol), de la famille russe, est la boisson de l'hospitalité, de l'harmonie au sein des foyers, du rassemblement et du partage. Le thé réconforte, sociabilise et entérine la signature des contrats commerciaux.

Les peintures, témoignages d'une vie aristocratique ou bien populaire et provinciale, nous donnent à voir cette atmosphère conviviale mais aussi la rupture, la division qui peut naître autour d'une tasse de thé.

Si Boris Koustodiev avec "La terrasse" (1906), à droite, offre une scène familiale bourgeoise ensoleillée et détendue, les deux autres tableaux sont bien plus sombres, voire satyrique pour celui de gauche, de la main de Vassili Perov ("Dégustation de thé à Mytichtchi" 1862). L'artiste prenait régulièrement pour sujet les personnes défavorisées et nombre de ses œuvres sont empreintes d'anticléricalisme. La cassure est brutale entre les pauvres, estropiés, en guenille, demandant l'aumône, et le religieux repu, bedonnant et rougeaud qui ne leur prête pas un regard. Au centre, "Prose de vie" (1893) de Vassili Bakcheev nous introduit dans un salon sous tension! Au centre, la table et le samovar, et tout autour la discorde: on se tourne le dos, on ne se regarde pas; les regards sont durs, tristes ou perdus dans le lointain. Il est rare que le thé soit témoin de la division des êtres, et fort heureusement!

A la fin du 19e siècle, des artistes de St Pétersbourg et de Moscou tournent une page de l’histoire de l'art russe. C'est la fin du vieil académisme et l'émergence de nouvelles tendances, tel l'éclairage impressionniste apporté par Konstantin Korovin. Les artistes et les lettrés du tournant du 20e siècle parlaient communément le français, ce qui permit d'intéressants échanges d'idées artistiques lors de voyages à l'Ouest. C'est ainsi que l'impressionnisme français imprégna la peinture russe, à la mode d'un Renoir dans "A la table du thé" de Korovin (1888), à gauche. L'artiste représente la famille de son maître partageant le thé du matin, une scène légère et lumineuse.

Les deux portraits suivants sont de Boris Koustodiev. Ce dernier accorda une grande importance au thé, par des scènes de vie dans une ligne créative toute personnelle, un peu naïve, colorée et gaie: "Marchande prenant le thé" et "Femme de marchand prenant le thé" (1918). Je reviendrai sur cette façon bien spéciale de déguster dans une soucoupe.

(De gauche à droite: Anatoli Korobkin "Fille avec un samovar" - peintre né en 1974; Kuzma Petrov-Vodkin "Autour du samovar" 1926; Kasimir Malevitch "Samovar" 1913)


Penchons nous à présent sur le fameux samovar, symbole du thé russe dans l'imaginaire collectif. Instrument a priori très ancien, d'après les recherches archéologiques, il se diffuse largement en Russie en même temps que le thé prend son envol. Si vous revenez sur les tableaux précédents, vous le verrez systématiquement installé en bonne place à la table du thé.

C'est un instrument de base du foyer, qui entre même dans la dot de la future mariée. Son côté social est évident: sa grande réserve d'eau chaude permet à de nombreuses personnes de partager le thé en même temps. Comment cela fonctionne-t-il?

Sa cuve métallique conserve au chaud l'eau que l'on sert grâce au robinet situé juste au-dessus de son pied. Tout en haut, une sorte de couronne permet de poser la théière pour garder au chaud également le concentré de thé. On appelle en russe "zavarka" cette infusion très dense (et très astringente si elle n'est pas diluée!) que l'on prépare dans la théière. On en verse un peu dans sa tasse, ou dans un verre (tableau au centre), que l'on dilue ensuite avec l'eau contenue dans le samovar.

Jusqu'au milieu du 18e siècle la tasse de porcelaine était un produit de luxe importé d'Europe. La manufacture impériale russe commença à en produire à partir de 1744, et la tasse de porcelaine eut la préférence des femmes. Les hommes avaient pour habitude de boire le thé très chaud, dans des verres insérés dans un support métallique à anse (le podstakannik). Cet ustensile, tout comme le samovar, est encore utilisé de nos jours et on le trouve également en Turquie ou bien en Iran (photo au centre).

Nous avons pu voir plusieurs personnages buvant leur thé dans une soucoupe ("L'heure du thé" de Konstantin Makovski, 1914, à gauche; "Les nouveaux propriétaires" de Nikolaï Bogdanov-Belsky, 1895, à droite). C'est une habitude, tout comme l'utilisation d'ustensiles métalliques ou de verres pour le thé, qui différencie les Russes des Européens. Contrairement à son usage en France, la soucoupe sert ici à refroidir le thé bouillant: il est versé depuis la tasse ou le verre, et porté à la bouche sur la soucoupe. Cette habitude est plutôt le fait de la classe moyenne.

Il est cependant un usage qui rapproche la Russie de l'Angleterre: la collation. Le thé ne se sert pas "nu", il est accompagné d'un ensemble de mets généralement sucrés.

On trouvera les sucrants (portés en bouche ou mélangés avec le thé): cubes de sucre, confitures, miel; les rondelles de citron et les tranches de fruits; du chocolat, des gaufrettes ou du pain d'épices. Cependant la gourmandise de prédilection pour le thé sont des gâteaux en forme d'anneaux, souvent accrochés autour du samovar: les soushki (petits gâteaux secs croquants) et les baranki (plus gros et fondants). Ils sont toujours en bonne place sur les tableaux de Boris Koustodiev, dont celui ci-dessus "Femme sur le balcon" de 1920.

Arrêtons-nous un instant sur les représentations contemporaines. Je tenais à montrer le travail d'un artiste né en 1955 dans l'Arménie soviétique et vivant en France depuis 1992: Armen Rotch.

Une fois de plus c'est le sachet de thé qui est mis à l'honneur, mais non modifié et présenté pour ce qu'il est: un banal objet du quotidien qui rythme notre existence, et deviendrait légion si nous devions tous les conserver. C'est ce qu'à fait Armen Rotch en collectant tous ses sachets et ceux de son entourage. Une collection organisée par formes et par tailles, mais surtout par teintes et nuances dans les tableaux. L'exposition "L"œil infusé" (galerie Sobering, Paris, 2017) "met en acte la puissance du résidu" (armenrotch.com) par des installations de milliers de sachets ou l'accrochage de cadres sous-verres aux allures de cabinet de curiosité, ou de muséum d'histoire naturelle. Une exposition en odorama: imaginez l'odeur du souvenir de tous ces teatime immortalisés!

Nous voici au terme de ce triptyque artistico-théiné! De belles traditions autour du thé et un héritage pictural très riche.

Je continue mon exploration des représentations du thé dans l'art et peut-être pourrons-nous poursuivre le voyage vers d'autres contrées.

Merci de votre lecture et à bientôt pour une nouvelle découverte!


Crédits: envouthe.com / russify.live / asialyst.com / akg-images.fr / peintres-tableaux.com / lilac2012livejournal.com / aif.ru / wikiart.org / wikimedia.org / wikipedia / armenrotch.com / lacritique.org / arts-pad.com / ruepouchkine.com / masterrussian.com / tea-culture.net / rbth.com




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