Le thé dans l'art occidental 2/3


Geraldine Pilgrim "Dreams of a Winter Night", 2007

Nous débutons la nouvelle année avec le second volet de la thématique artistique entamée le mois dernier.

Après la France, je vous propose aujourd'hui de partir à la découverte des représentations du thé dans l'art anglais et américain. Vous le verrez, les œuvres consacrées à notre boisson favorite sont nombreuses outre-Atlantique.

Ici aussi les peintures, mais également les photos ou les installations, nous instruisent sur l'évolution du traitement réservé au thé dans ces sociétés, et des rituels mis en place à travers le temps.

Bon voyage culturel!





L'essor du thé au Royaume-Uni a été bien différent de ce que la France a pu connaître. L'engouement pour cette boisson exotique a quasiment été immédiat, touchant dans un premier temps les classes aisées, pour glisser en deux siècles aux foyers de toutes conditions sociales.

C'est au 17e siècle que s'opère cette rencontre du thé et des Anglais. La boisson est introduite en premier lieu à la cour par la princesse portugaise Catherine de Bragance, qui épouse le roi Charles II en 1660. Rappelons que les Portugais furent les premiers à consommer du thé en Europe, et à en ramener de Chine dans les cales de leurs navires. Catherine de Bragance apporte donc dans son pays d'adoption ses habitudes de consommation, ses thés et ses porcelaines fines.


Ce sont cependant les marchands hollandais qui ont permis aux Anglais de se mettre véritablement au thé. Après les Portugais, les Hollandais furent les grands marins des mers asiatiques, et les premiers à introduire le thé dans de nombreux pays européens. A la fin du 17e siècle, le thé est acheminé en Angleterre depuis les ports des Pays-Bas. C'est un produit rare et coûteux, distribué chez l'apothicaire, comme en France à la même époque.

Il faut attendre le 18e siècle pour réellement parler de consommation en vogue. Produit de luxe, c'est évidemment le privilège des plus aisés.

Richard Collins "The Tea Party", 1727.

C'est à cette époque que les navires de la Compagnie des Indes Britanniques se lancent dans le commerce du thé afin de s'approvisionner directement en Chine. L'engouement et la demande sont tels que le gouvernement y voit le moyen de renflouer ses caisses exsangues. Le thé importé est alors très lourdement taxé.

Sa consommation s'effectue dans la sphère privée, ce qui offre quelques témoignages picturaux de scènes domestiques cossues. Sur le tableau ci-contre, outre les étoffes des vêtements, la richesse s'exprime à travers l'argenterie : théières, coupes, cuillères et pince à sucre. Le thé de l'époque se boit en effet sucré. Notez les coupes chinoises en porcelaine, pincées du bout des doigts: un raffinement qui cèdera vite la place aux tasses dotées d'anse, bien plus confortables pour déguster un thé servi très chaud!

Le succès du thé est tel que les Anglais sont, à la fin du 18e siècle, les plus gros consommateurs européens. En s'étant doté de ses propres plantations, dans les colonies d'Inde et du Sri Lanka, le Royaume-Uni devient auto-suffisant à la fin du XIXe siècle. Le prix du thé fut alors plus abordable et sa consommation se diffusa réellement dans toutes les strates de la société. C'est un produit indispensable du foyer, qui fit même dire à Winston Churchill en 1942 qu'il était plus important que les munitions pour les soldats!

(George Morland "A Tea Garden", 1790 / James Guthrie "Midsummer", 1892)


Mais revenons légèrement en arrière et observons les habitudes de consommation qui émergent au cours du 18e et du 19e siècle. Le rituel du tea time devient une institution et s'organise de deux nouvelles façons: pris avec ses pairs au jardin, ou bien mêlé aux autres au salon de thé.

La garden tea party est un phénomène typiquement anglais qui va s'exporter dans les grandes villes américaines, comme New York. C'est une activité qui touche principalement les classes supérieures, une haute expression de la réception, avec ses codes, ses rites. Pour vous en donner une idée, lisez les récits de la tea expert Jane Pettigrew sur la tea party organisée chaque année par la cours royale anglaise! 30 000 convives, et autant de chapeaux et queues-de-pie!!

(Mabel Frances Layng "The Tea Table", 1920 - "The Tea Room", 1925)

D'abord distribué par l'apothicaire et consommé chez soi, le thé fut ensuite vendu par quelques marchands spécialisés et servi dans des lieux de consommation publics. Sur le modèle existant des salons proposant du café, émergea très tôt, dès 1706, un premier lieu spécialisé dans le thé à Londres, le "Tom's Coffee House", fondé par le célèbre Thomas Twining. Puis il ouvrit en 1717 le "Golden Lyon House", véritable premier salon de thé ouvert aux dames, sans craindre qu'elles s'y compromettent.

Ce modèle, plus populaire, a su s'exporter bien au-delà de ses frontières, pour influencer même les jeunes consommateurs asiatiques de nos jours!

Sur les peintures ci-dessus, on saisit l'esprit convivial du tea time en ce lieu: le thé est partagé et suivi de toute une farandole d'accompagnements salés (mini-sandwiches) et sucrés (scones, gâteaux, biscuits). Le cadre et les accessoires demeurent élégants: nappes blanches, dames chapeautées, théières d'argent et tasses de porcelaine.


Le thème de la tea party me permet d'effectuer le glissement vers les États-Unis, et vers un des événements politiques majeurs du pays... Mais reprenons un peu en amont.

Les colonies anglaises des futurs États-Unis, étaient elles aussi grandes consommatrices de thé, et dépendantes de ce fait du gouvernement britannique. De nombreuses denrées traversaient l'Atlantique et étaient très lourdement taxées. Du point de vue des colons, ils étaient en quelque sorte la vache à lait du gouvernement britannique qui jouait sur leurs besoins primordiaux pour renflouer ses caisses.

Le thé fut l'étincelle qui mit le feu aux poudres. Des patriotes américains, chez qui le désir d'autonomie grondait déjà, se révoltèrent en 1773 dans le port de Boston. Déguisés en Amérindiens, ils prirent d'assaut des navires britanniques et jetèrent des tonnes de thé à l'eau. Une véritable fortune pour l'époque, et une lourde perte en termes de revenus pour les Britanniques. Cet évènement, encore célébré de nos jours, porte le nom de Boston Tea Party. Le conflit aboutira en 1776 à la guerre d'indépendance.

Je referme là ce chapitre! Pour en savoir plus sur ces aspects historiques, consultez "L'heure de véri-thé" d'Arnaud Bachelin.

Aux États-Unis, c'est la bonne société qui est représentée dans la peinture du 19e et du 20e siècle. Des instantanées du thé pris au salon, seule ou accompagnée, dans des intérieurs et des tenues raffinés. On représente les dames élégantes, voire un peu austères comme dans le tableau en bas à gauche (Lilla Cabot Perry "A Cup of Tea", 1900?), qui prennent le thé "à l'anglaise" avec une rondelle de citron (même tableau) ou accompagné de biscuits, que l'on a le luxe d'offrir au petit chien... (Lilla Cabot Perry "Lady at the Tea Table", 1905).

Le tableau en haut à droite est souvent attribué à tord à Auguste Renoir. La veine est similaire à celle des impressionnistes français, tels Manet ou bien Degas. C'est en réalité une œuvre ("The Tea") peinte par Mary Cassatt vers 1880, artiste américaine qui peignit et exposa aux côtés des plus grands à Paris. Le tableau en haut à gauche "The Cup of Tea" est aussi de sa main et date de la même époque.

En bas à droite, Joseph Rodefer DeCamp dépeint la même société aisée mais par le prisme de son personnel de maison. La jeune servante observe fascinée une très fine tasse de porcelaine ("The Blue Cup", 1909).

Cette bonne société déguste en extérieur, comme ses contemporains du vieux continent, dans ses jardins, de façon détendue (de gauche à droite) : Gregory Frank Harris "Afternoon Tea" (peintre actuel dans l'esprit des impressionnistes), Irving Ramsay Wiles "Afternoon Tea on the Terrace" 1885, Jean Mannheim "Lonely Tea Party" 1916.

Il existe cependant des œuvres à mon sens plus intéressantes car révélatrices d'autres facettes de la société américaine.

Arrêtons nous un instant sur le médium qui va révolutionner l'art: la photographie. L'artiste canadienne Hannah Maynard est surprenante par tant d'innovations! Dans la technique tout d'abord : elle joue avec ce médium récent en tentant à la fois un triple autoportrait et un photomontage très réussi! Elle innove aussi du point de vue stylistique: une mise en scène surréaliste, un peu dadaïste avant l'heure ("Tea Time" date de 1893), dans lequel un tableau prend vie et vide le pot de lait sur sa tête. Une façon de ridiculiser la rigidité du tea time victorien!

L’œuvre suivante, "Russian Tea" de Irving Ramsay Wiles (1896), nous présente une autre façon de prendre le tea time. Les riches convives sont réunies autour du samovar, ustensile que nous aurons l'occasion de découvrir dans le dernier volet de cette thématique, car commun de l'Europe de l'Est à l'Asie centrale. Le corps, doté d'un robinet, est une réserve d'eau chaude. Celle-ci permet de diluer le concentré de thé versé au fond de son verre, ou de sa tasse. Sont-ce là des jeunes femmes d'origine russe? Les États-Unis ont en effet connu une importe vague migratoire slave fin 19e - début 20e. Quoiqu'il en soit boire le thé dans des verres (présents sur la table) autour du samovar n'est pas une habitude anglo-saxonne. Le dernier tableau figure aussi un samovar et on le doit à William McGregor Paxton ("The Samovar", 1926).

"Afternoon Tea" de James Francis Day nous introduit-il dans l'Amérique de la Grande Dépression (autour de 1929)? La solitude et le dénuement de ce tableau peint en 1931 contrastent avec le luxe des tableaux précédents. La robe et la tasse de porcelaine rappellent le faste du passé. La triste veste portée sur la robe, le décor terne et le sujet au plus près du poêle évoquent la fin d'une époque de confort.

Les deux tableaux suivants, de 2004, sont de l'artiste contemporaine Nancy Guzik: "Winter Tea" et "Janice". On retrouve ici ce que chaque cherche dans une tasse de thé: le réconfort, la chaleur (la même idée habite le tableau de James F. Day d'ailleurs). Il est intéressant de noter l'introduction d'un élément très actuel de la consommation du thé: le sachet. Rappelons à ce propos qu'il s'agit à l'origine d'une invention américaine, datant de 1908. Le marchand Thomas Sullivan eut l'idée d'envoyer à ses clients des échantillons de thé emballé dans de petits pochons. Ceux-ci étaient destinés à être ouverts et les feuilles infusées en vrac, mais certains firent l'erreur de les mettre à infuser en l'état! Comme quoi, sur un malentendu l'histoire peut être chamboulée!

Terminons ce tour d'horizon par d'autres expressions artistiques contemporaines.

L'artiste américaine d'origine philippine, Ruby Silvious, utilise le thé, et ses sachets, à la fois comme sujet et comme support de sa créativité. Dans le projet "363 Days of Tea", le petit carré de papier connaît une second vie et se transforme en une œuvre célèbre ou en objets du quotidien (tasses, cartes à jouer, chemises).

Enfin, en Grande-Bretagne, le thé devient une performance artistique. Ci-dessus à droite "Tea" (2012) de Geraldine Pilgrim: une mise en scène inspirée par des années de tea time!


Garden Tea Party chez les Sylvanian Families

La visite prend fin et j'espère que ce volet vous aura plu!

Le mois prochain nous terminerons cette balade culturelle en observant les expressions slaves du thé dans l'art.


Je profite également de ce post pour vous souhaiter mes meilleurs vœux pour 2022!

A bientôt.


Crédits: Sakartonn / Art UK / arts-lubies.blogspot.com / tate.org.uk / wikipedia / passionforpaintings.com / Pinterest / Fine Art America / foodpaintings.com / artnet / Artzline.com / groganco.com / 150ans150oeuvres.uqam.ca / ActuaLitté / janepettigrew.com / cultea.fr







24 vues0 commentaire

Posts récents

Voir tout