Le thé dans l'art occidental 1/3

Il est commun de trouver des représentations du thé, de la plantation à la tasse, dans les peintures anciennes chinoises ou les estampes japonaises. Mais qu'en est-il dans l'art des pays importateurs, comme la France, les États-Unis ou la Russie?

Je vous propose une promenade culturelle dans les collections de nos musées occidentaux afin de traquer les tasses de thé! Cette pérégrination se fera en trois volets car vous verrez que le sujet est riche, et les œuvres d'art nombreuses sur ce thème. Nous débuterons cette découverte par la France, ou plus précisément les pays francophones. La seconde partie nous emmènera vers des pays anglophones (États-Unis, Royaume-Uni) et nous terminerons par les pays de langue slave (Russie, Europe de l'Est).

L'histoire de l'art est un de mes premiers amours, et sujet d'étude universitaire. J'espère réussir à vous transmettre cette passion à travers notre goût commun du thé! Entrons à présent dans les salons feutrés...

(François Boucher "Le Déjeuner" 1739; Carmontelle "Les Dames de Montesson, Crest et Damas" 1773; Jean Etienne Liotard "Nature morte au service à thé" 1781-1783; Michel Barthélémy Ollivier "Le thé à l'anglaise" 1764 détail)


Les premiers témoignages de consommation du thé en France apparaissent dans la peinture du 18e siècle. Ces tableaux de style rococo ou néo-classiques montrent des scènes de genre, des pastorales ou des intérieurs bourgeois. Ils sont contemporains de la diffusion (modérée) du thé en France à cette époque. La boisson a été introduite dans le courant du 17e siècle mais elle n'a pas connu d'emblée le succès qui a été le sien en Angleterre par exemple. Il faut avoir en tête que le thé à cette époque est une denrée luxueuse, réservée à une élite. La peinture met alors en scène une bourgeoisie découvrant une nouvelle culture matérielle importée par les grandes compagnies commerciales maritimes. Comme d'autres, les Français sont fascinés par de nouveaux produits coloniaux, telle la vaisselle de porcelaine aux motifs raffinés de l'Orient et les nouvelles boissons exotiques (café, chocolat et thé).

Ces démonstrations sociales sont l'occasion de montrer son raffinement, ses richesses, et c'est évidemment une consommation empreinte de snobisme qui veut se calquer sur les bonnes mœurs d'outre-Manche en terme de tea time. Le détail du tableau "Le thé à l'anglaise" dépeint une réunion de l'élite militaire et intellectuelle à Paris, dans un goûter sans serviteur (la définition à l'époque du thé à l'anglaise), ce qui était évidemment inhabituel dans ces milieux. Ce snobisme transparait parfaitement dans un commentaire acide de Mme de Genlis, maîtresse du duc d'Orléans, à propos d'une des ses relations: "Il prend le thé deux fois par jour et il se croit le mérite de Locke ou de Newton"... ça balançait sérieusement!

(Auguste Renoir "Trois citrons et une tasse de thé" 1895; "Oranges, bananes et tasse de thé" 1908; "Nature morte aux fraises et à la tasse de thé" date ?)


Aux environs de 1870, une révolution picturale est en marche. On se détache progressivement des codes esthétiques qui prévalaient jusqu'alors, du réalisme strict du trait ou de la couleur. C'est aussi l'époque où de nouvelles techniques majeures apparaissent comme la photographie.

Le courant impressionniste prend souvent pour sujet des paysages, avec leurs variations de lumière. Le goût pour les natures mortes reste d'actualité mais sans la dénonciation de la vanité des choses qui prévalait jusqu'alors dans ce genre. Auguste Renoir (1841-1919) évoque le thé de façon régulière dans des natures mortes mettant en scène des tasses et des fruits notamment.

Par la suite, le courant post-impressionniste (synthétisme, nabi, fauvisme) innove grâce aux aplats de couleurs intenses, et par une construction simple et solide des formes.

Paul Cézanne en est une figure majeure et il reprend la nature morte avec ces codes esthétiques nouveaux : "Nature morte à la théière" entre 1902 et 1906 (ci-dessus à gauche). Un sujet que l'on trouvait déjà en 1896, dans un traitement proche, avec "La théière et les fruits" de Paul Gauguin (au centre). Une artiste féminine offre sa version non datée malheureusement: Suzanne Valadon avec "Nature morte théière et fruits" (à droite).

Le cubisme, autre courant révolutionnaire rompant avec l'imitation, émerge très tôt, dès 1907. Il reprend des sujets familiers déstructurés afin d'en offrir un point de vue différent. La nature morte aux tasses et théières (ou cafetières?) revient sous le pinceau d'artistes comme Juan Gris ("Le livre" 1911, à gauche; "Tasses de thé" 1914, au centre) et Roger de la Fresnaye ("La vie avec trois poignées" 1912, à droite: pichet, théière et tasse).

Il était commun à l'époque de figurer les boissons à la mode: souvent les alcools (bière, vin, absinthe) mais aussi les boissons chaudes (café, chocolat, thé). Ces sujets offraient des scènes sociales conviviales, de fête ou de détente. Les boissons chaudes sont plutôt mises en exergue dans des lieux privés tels les jardins ou les salons.

Ces œuvres mettant en scène des personnages sont les plus révélatrices de la façon de consommer et de vivre/percevoir le thé. Le cadre naturel évoque de lui-même un certain calme, comme dans "Le jardin", ou "La tasse de thé", de Renoir en 1906 (au centre).

C'est un moment propice aux discussions détendues, sous la fraîcheur des arbres: Matisse "Thé dans le jardin" 1919 (à droite) et Henry Caro-Delvaille "Dames prenant le thé" 1902 (à gauche). Notez à chaque fois que l'heure est vraiment au lâcher prise: le contact rapproché des deux amies sur l'un, le relâchement des bras, la chaussure qui se balance au bout du pied, ou encore le chien figé dans un moment de grattage frénétique sur l'autre tableau!

Des artistes demeurent fidèles au style classique et conservent cette vision bourgeoise du thé dans des espaces cossus, où la rigidité est de mise: "L'heure du thé" de Henri Adrien Tanoux en 1904 (à gauche) en profite pour dépeindre les richesses de cette classe (tapis, meubles, tissus, etc). "Le thé en famille" de Raoul Carré en 1909 (au centre) fait montre du même sérieux (on ne rit pas vraiment à cette table!) mais peut-être le message est-il identique au tableau de droite? "L'heure du thé fumant et des livres fermés" de André Pierre Aristide, 1893, nous montre aussi une famille, dans un lieu clos et protecteur, telle une allégorie du temps qui passe et des générations qui se succèdent. Le thé et son service de porcelaine sont centraux, comme un héritage que les générations se partagent.

L'heure du thé est un moment hors du temps, suspendu. Qu'on le partage ou qu'on se l'offre à soi seul, c'est un instant synonyme de détente, voire d'introspection. C'est exactement ce qui est mis en scène dans ces décors intimistes, cosy: "Femme prenant le thé" de Jean-Baptiste Chardin en 1735 (en haut à gauche; la scène est austère mais l'épouse du peintre est malade), "L'heure du thé" de Georges Croegaert vers 1880 (en haut au centre), ou bien pour André Derain (en haut à droite) "La tasse de thé", ou "La lectrice pensive" (1935), et pour Delphin Enjolras (1857-1945) dans "Une pause pour la pensée" (en bas à gauche).

Le moment réflexif peut être partagé dans un mode individualisé et studieux comme dans "Thé à la Villa Flora" (1912) de Henri Manguin (en bas au centre) ou dans "Après le thé" de Delphin Enjolras (en bas à droite).

Parallèlement à ces scènes de bonne moralité, certains artistes vont oser bousculer la bien séance par des scènes plus intimistes, avec des nues, où le thé est aussi le témoin, le compagnon, comme dans "La tasse de thé, petit déjeuner après le bain" (1883) d'Edgar Degas (ci-dessus à gauche), ou bien Alphonse Fauré avec "L'heure du thé" en 1912 (ci-dessus à droite). La jeune femme nue servie d'un côté devient serveuse de l'autre. Il s'agit là du modèle qui est interrompue en pleine pose par un invité à qui elle sert le thé sans avoir trop eu le temps de se revêtir. La société d'alors découvre l'Afrique du nord (nombre de tableaux vont décrire des scènes algériennes) et une vague picturale va s'attacher aux motifs orientalisants (hammam, harem, souk, odalisque, etc). On retrouve ici cette ambiance, idéalisée: notez cette scène de l'hospitalité à l'orientale où l'on offre le thé au nouveau venu, assis au sol sur un coussin; la table typique et le tissu rayé du modèle rappelant celui des burnous.


Et de nos jours? L'art contemporain n'a pas abandonné la thématique du thé. Les artistes plasticiens français innovent encore et toujours en détournant les objets de leur usage premier.

Par exemple, Marie-Claire Rey explore le "Tea Bag Art Creation": elle a pensé une mini-collection vestimentaire en sachets de thé! Ces tous petits supports deviennent sous sa main des kimonos, des shorts ou bien des robes.

Et la nature morte dans tout ça?! (Elle vous manquait déjà, je sais...) Elle est toujours vivante figurez-vous! Jean-Pierre Walter, à la manière d'un Warhol peignant les soupes Campbell, a mis à l'honneur les objets du thé dans "Twinings Tea" en 2011.

Une peinture empruntant ses codes aux classiques du genre, mais dans un traitement pop art de sujets des plus banals du supermarché: la boule à thé et la célèbre marque de grande distribution. Parce que les objets du thé d'aujourd'hui on le droit de passer à la postérité, comme leurs célèbres ancêtres! De denrée de luxe réservée à l'élite, le thé est aussi devenu accessible à tous, et sa vaisselle plus minimaliste parfois. La boucle est bouclée, peut-être est-ce la morale de ce post!


Nous voici arrivés au terme de ce cheminement artistique, premier volet tout du moins!

Je vous donne rendez-vous début 2022 pour découvrir la seconde partie qui sera dédiée aux artistes américains.

Je vous souhaite d'excellentes fêtes de fin d'année!


[Crédits: midilibre.fr/akg-images.fr/singulart.com/Wikipedia/Pinterest/arts-lubies.blogspot.com/grandspeintres.com/artnet.fr/muzeo.com/meisterdrucke.fr/artsy.net/centrepompidou.fr/astilllifecollection.blogspot.com/envouthe.com/Alienor.org/peintures-tableaux.com/ladepeche.fr/anais.perrin.free.fr/fr.wahooart.com/histoire-image.org/medarus.org/artsdot.com/artprecium.com]










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