Goishi cha : thé aigre de Shikoku (Japon)

Mettre en lumière des thés méconnus c'est valoriser et comprendre le travail des hommes en amont, les techniques et les outils, les représentations symboliques parfois, qui sont à l’œuvre derrière les feuilles qui se présentent à nous. Je ne suis pas devenue la relève de Claude Levi-Strauss (!), mais mes études d'anthropologue m'ont cependant légué la curiosité de comprendre les mécanismes quelques fois ancestraux de ces savoir-faire, d'aborder à la fois l'histoire et la gastronomie pour comprendre le thé.

Celui que nous découvrons aujourd'hui est tout cela à la fois, un document ethnographique, une facette culinaire et une boisson japonaise rare en Occident.

Je vous emmène donc au Japon, sur l'île de Shikoku, à la découverte d'un thé régional: goishi cha. Unique, il l'est à bien des égards! De par sa méthode de fabrication mais aussi par son goût, déroutant...!


Du Japon nous connaissons surtout les thés verts produits sur l'île principale d'Honshu et sur l'île méridionale de Kyushu. Shikoku quant à elle offre une production anecdotique, destinée à une consommation locale. Très montagneuse mais dépourvue de volcan, l'île est surtout réputée pour la beauté de ses paysages. Nous allons nous intéresser à la préfecture de Kochi, sur la façade Pacifique (arc de cercle rouge sur la carte). Anciennement appelée Tosa, les thés qui y sont produits portent encore la dénomination de "tosa cha".

Le Japon produit quelques thés fermentés et post-fermentés encore mal connus chez nous. Celui qui nous intéresse aujourd'hui, goishi cha, est un des moins connus des banchas régionaux mais un des plus anciens, attesté depuis l'époque Edo (XVIIIème siècle). Il fut notamment une monnaie d'échange contre le sel qui était produit de l'autre côté de l'île. Un peu à la manière des thés compressés en Chine, on comprend que sa forme, petits carrés de 4cm sur 4 environ, facilitait aussi son transport.


Goishi cha appartient à la famille des "ko hakko cha", thés post-fermentés. Mais avant d'expliquer son procédé de fabrication, faisons rapidement la lumière sur son nom: lors de sa phase de séchage, tous les petits carrés au sol ressemblent tout simplement à la table du jeu de go!


La récolte du matériel végétal a lieu à la mi-juin. Ici pas de cueillette sélective de jeunes pousses mais une récolte à la faucille des feuilles et de la branche.

La première étape est appelée "sassei": il s'agit de la fixation à la vapeur des feuilles pour éviter qu'elles ne s'oxydent (on parle en Chine de "tuer le vert", c'est-à-dire l'enzyme oxydase). Cette étape se fait dans un grand tonneau durant 3 heures. Si elles ne sont pas étuvées, les feuilles peuvent aussi être bouillies.

Puis vient la phase de tri manuel où l'on sépare les feuilles des branches. Dans une pièce ventilée, les feuilles humides sont étalées et tassées, puis recouvertes d'une paillasse : intervient alors la première fermentation avec l'apparition au bout d'une semaine de bactéries, sous forme d'une moisissure jaune.


On met alors les feuilles, en les tassant, dans de grandes barriques avec le jus issu de leur étuvage. La cuve est fermée hermétiquement, le couvercle lesté de briques ou de pierres, pour générer une fermentation anaérobique (sans oxygène).

L'étape va demander plusieurs semaines de patience... Les feuilles pressées vont être sorties début août, coupées en carré et mises à sécher au soleil plusieurs semaines.

Fabriqué depuis 400 ans, le goishi cha a bien failli disparaître, notamment à cause de son mode de fabrication entièrement manuel, fastidieux et long (deux mois). C'est à quelques fermiers que l'on doit de l'avoir remis au goût du jour en proposant un produit de qualité. La référence étant la production de la Coopérative du Goishi cha de Otoyo (district de Nagaoka), qui en contrôle la bonne production et en a fait protéger le nom.

Mais le goût me direz-vous?! J'y viens, et je regrette de ne pas avoir un blog en odorama pour vous faire partager cette drôle d'expérience!!

A la fin du processus de fermentation, il ne reste dans ce thé qu'un type de bactérie lactique d'origine végétale (du bifidus), très utile notamment dans la régulation du travail intestinal. Le goishi cha est donc l'allié de notre flore intestinale, comme le kimchi ou la choucroute par exemple, dont il partage quelques similitudes gustatives!

Car son grand secret réside dans le fait qu'à l'origine, comme la plupart des banchas régionaux, il était utilisé comme bouillon pour faire cuire le riz! Ce thé était une sorte de bouillon cube avant de devenir une boisson, ce qui explique bien des choses quant à son goût saumuré. On trouve notamment sa trace dans des livres de cuisine dès l'époque Edo, présenté pour la préparation de cha-gayu (sorte de gruau de riz cuit dans le thé).


Les feuilles n'ayant pas été malaxées lors de la fabrication, l'infusion va être lente, progressive. Traditionnellement, ce thé/bouillon est préparé en décoction : un carré dans 2 litres d'eau en ébullition pendant 5 à 10 minutes, puis quelques minutes d'infusion hors du feu. C'est ainsi qu'on obtient la base pour cuire ensuite le riz.

J'en ai bu pour la première fois à l'occasion d'un atelier (animé par Anna Poian) dédié aux banchas, lors du Festival du Thé de Bologne. Il était préparé en théière mais déjà très fort pour allumer les alarmes de "mais qu'est-ce que c'est que ça" dans mon cerveau et sur mes papilles!!!!

En théière de 35cl, comptez un carré à infuser 2 à 3 minutes avec de l'eau bouillante. La seconde infusion peut être poussée jusqu'à 5 minutes. Le thé est alors puissant, fortement aigre au nez, acide et dégageant un parfum proche du chou cuit... rien de bien séduisant a priori!

Je le trouve plus intéressant, et plus facile à déguster, préparé au kyusu. Il faut utiliser alors un demi carré, coupé dans la tranche, et le faire infuser avec une eau à 90°. La première infusion (30 secondes) est assez forte, l'acidité diminuant au fur et à mesure que la liqueur tiédit. J'ai ensuite fait deux infusions d'une minute, une infusion de trois minutes et une dernière à cinq minutes. Et là, j'ai vraiment beaucoup apprécié ce thé qui ne ressemble à aucun autre! Il y a le profil végétal sec d'un bancha classique, avec un pôle fruité (amande, coing, pomme) et légume cuit (chou, bouillon de légumes, feuilles mortes). Ce coté camphré, vinaigré, tout en étant sucré m'a beaucoup fait penser aux bières belges de type rouge des Flandres. Florent Weungue (sommelier-the-japonais.blogspot.com) parle quant à lui de rhum-raisin!


Ce thé hors norme ne peut pas laisser indifférent! Vestige de pratiques culinaires, et retors à l'uniformisation par l'umami des thés verts japonais actuels, c'est une expérience unique que je vous invite à mener. Et si ce voyage vous a plus, que vous souhaitez vous immerger encore un peu, suivez ce lien (en japonais mais les images parlent d'elles-mêmes): un court film pour comprendre les étapes de fabrication / https://www.youtube.com/watch?v=92mEGbHQ3xg


A très bientôt!















https://www.youtube.com/watch?v=22n-ydJUwbU&list=PLaELylYF6eLwicECeRO8R_Icpz5LhjVRH&index=2




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